Georgios Maïllis, bouwmeester de Charleroi: « il faut arrêter d’avoir des jardins qui ressemblent à des terrains de golf »

Comment vivrons-nous en 2050 ? À quoi ressemblera notre logement ? L’environnement de notre habitat ? Si Georgios Maïllis n’aime pas faire des plans sur la comète, le maître-architecte nous présente quelques défis importants en terme d’habitat et d’aménagement du territoire, les mêmes qu’ils est en train de relever pour la ville de Charleroi.

Vous êtes le « maître-architecte » de la ville de Charleroi depuis 2013. Il y en a un pour la région flamande et pour Bruxelles. En faudrait-il un pour la région wallonne ?

La question a été récemment posée au Parlement wallon. Rien que de se poser la question montre la faiblesse culturelle wallonne. Cela paraît évident qu’il faut travailler et réfléchir à son territoire, une démarche ancrée culturellement en Flandre et beaucoup moins en Wallonie. À Charleroi, il y a une volonté politique d’instaurer une réflexion au niveau territorial et spatial sous l’impulsion de Paul Magnette. Pour ma part, je m’étonne toujours qu’il n’y ait pas de bouwmeester dans d’autres grandes villes wallonnes, comme Liège.

La Flandre est l’une des régions les plus densément peuplée d’Europe. Elle est fortement bétonnée et elle doit lutter contre le stress hydrique. D’où l’instauration de la mesure « bouwshift » qui prévoit l’arrêt de l’artificialisation des sols d’ici 2040. Quel serait le défi à relever pour la Wallonie ?

Effectivement la Flandre a un défi particulier à relever par rapport à l’aménagement de son territoire, notamment pour retrouver un peu de nature, ce qui explique que cela soit plus évident qu’elle bénéficie d’un bouwmeester pour sa région. En Wallonie, il y a moins de densité, moins de bâti, plus de nature et c’est une chance incroyable.

On pourrait justement se demander comment ne pas tomber dans le même piège que la Flandre pour préserver cette nature, mieux organiser notre bâti, pour que la construction s’intègre en harmonie avec les espaces verts, agricoles et forestiers wallons. Mais dans tous les cas, stopper la bétonisation de nouveaux terrains d’ici 2040, pour moi ce n’est pas une mesure. On reporte le problème dans 20 ans et on refile la patate chaude à ceux qui seront là dans trois législatures.

La conception de la maison individuelle avec son jardin et son garage, aussi bien ancrée en Flandre qu’en Wallonie, est-elle encore tenable à l’avenir ?

Non, on le voit rien qu’avec les prix de l’énergie qui ont explosé. On sait bien que les maisons individuelles sont plus énergivores et renforcent l’étalement urbain, puisqu’évidemment on consomme plus d’espace par individu.

Il y a là un enjeu à proposer des nouveaux types de logements qui soient assez convaincants. Comment réussir à habiter ensemble, dans des habitations qui fonctionnent, dans lesquelles on a envie de vivre et qui offrent plus d’avantages que ceux offerts par une maison individuelle? C’est toute la difficulté.

Il y a une tendance actuelle à la densification des villes: se regrouper pour limiter son impact sur l’environnement.

Certes, mais il faut nuancer ce discours. Je suis pour la densification mais pas pour l’hyper-densification, sinon on risque d’abîmer ce que peut offrir la ville. Elle doit rester un lieu de rassemblement où les citoyens tissent des liens, et pas un endroit surpeuplé qui engendre de la frustration parce que les habitants manquent d’air et d’espace. Une partie de la population n’a pas envie de vivre dans des cages à lapin.

Ce qu’il faut densifier, ce sont surtout les axes de mobilité. Dans le projet territorial de Charleroi, il fallait de toute manière densifier le centre-ville car il a été plutôt déserté: on est passé de 24 000 habitants à 10 000. Mais on a aussi développé de l’habitat le long des axes de transports en commun comme les lignes de métro et de bus afin d’augmenter leur potentiel.

On m’a d’ailleurs récemment montré un très beau projet qui consiste en un ensemble de maisons mitoyennes organisées autour d’un jardin intérieur collectif. Il faut cesser de construire n’importe où sur le territoire, au milieu de nulle part. Sinon le seul moyen de se déplacer, c’est d’utiliser sa petite voiture ce qui est complètement incohérent par rapport aux enjeux contemporains.

Et quelle est votre vision de l’habitat de demain ?

Je pense qu’il est important de réinvestir son jardin pour le rendre productif. Il faut arrêter d’avoir des parcelles qui ressemblent à des terrains de golf et plutôt y cultiver des légumes ! Les jardins aujourd’hui ne produisent rien, au contraire ils consomment de l’énergie parce qu’on va les tondre, parce qu’on va y mettre des produits phytosanitaires pour avoir le plus beau gazon possible. Une pelouse verte qui tue d’ailleurs la biodiversité, les insectes, car il n’y a qu’une seule essence de graminées.

Il en va de même pour le logement. Il faudrait parvenir à faire en sorte qu’il ne consomme pas de l’énergie, mais qu’il en produise, avec par exemple des panneaux photovoltaïques et des grandes citernes d’eau de pluie. Mais il y aussi toute l’enveloppe de la maison qui est propice à accueillir la vie. On pourrait imaginer des murs végétalisés qui abritent des insectes, des espaces prévus dans les toitures pour les chauve-souris, les oiseaux, etc. L’habitat ne sert pas uniquement à l’être humain, il peut aussi s’intégrer à la nature et participer à un écosystème très riche.

Ne faudrait-il pas miser aussi sur des habitats collectifs, groupés, pour rentabiliser la consommation énergie, mais aussi pour créer du lien social ?

Ce n’est pas une idée nouvelle et il va falloir y revenir c’est sur, ne serait-ce que pour des raisons énergétiques. Mais plus qu’une vision purement architecturale, je pense que la priorité est de mieux organiser le territoire, d’arrêter de construire n’importe où et de rentabiliser les grands investissements qu’il y a eu au niveau régional pour les lignes de transports en commun. Si on construit à 15 km de la première station de bus, qu’il s’agisse d’une maison unifamiliale ou d’une barre de logement, les deux types de logements seront à côté de la plaque.

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